Publication de l'extrait à Montmagny (France)
Je dis merci à Dieu de m’avoir fait expérimenter que rien n’est jamais acquis : je croyais bénéficier de ma retraite comme un soldat de ses lauriers après le champ de bataille. D’autres champs de bataille m’attendaient, mais c’était toujours la même guerre. Dans l’épreuve de l’activisme et de la notoriété comme dans l’épreuve de la vieillesse, il s’agit toujours de faire la cuisante expérience de sa faiblesse, de son néant, de son incapacité. C’est toujours le même tunnel dans lequel on s’avance, le tunnel du manque. Mais c’est toujours aussi la même arme qui permet la victoire du moment, triomphant de la dernière défaite. A chaque coup, il s’agit de retrouver la pauvreté comme capacité de Dieu. L’abîme de notre pauvreté est ouverture à Dieu, car Dieu ne peut entrer que dans le vide. Dieu est appelé par notre vide et s’y engouffre. Dieu, le Tout-Puissant, s’est lui-même fait pauvre et faible. La pauvreté, c’est le point de ralliement entre Dieu et nous.
Je dis merci à Dieu de m’avoir donc fait chercher et ce faisant, découvrir la pauvreté. La pauvreté est capacité d’amour. L’amour – toute forme d’amour – suppose un dépouillement du coeur qui se reconnaît tel qu’il est, incomplet. Où qu’il soit et quel qu’il soit, dans tout être humain, il y a un trou. J’ai essayé de le confesser. Mais ce trou n’est pas un trou noir, comme ces corps célestes qui engloutissent tout. Bien au contraire, il est ouverture à la lumière, à l’autre et à son appel. Même inconsciemment, chacun attend cet appel. Y répondre, c’est se sentir davantage humain, vivant. Et cela aussi n’est jamais achevé. Tout amour est fragile, et chaque réponse est à réitérer. Au bilan de ma vie, je constate que, à mesure que l’expérience de mon néant se faisait plus radicale, mûrissait chaque fois la réponse d’un amour vrai. Je crois que l’anéantissement dernier, la mort, sera aussi la porte définitivement ouverte à l’amour. Je crois que l’amour est un, qu’il se rapporte à Dieu ou à l’homme. Ceux qui aiment l’homme sont aussi, sans toujours s’en rendre compte, des amants de Dieu. Il est si simple d’aimer, car l’amour n’est pas un idéal perdu dans les nuages. Il est dans la vie de tous les jours, dans la simplicité même de la vie. Lorsque je proclame que l’amour est plus fort que la mort, je ne dis pas qu’il est ailleurs que dans l’expérience quotidienne. Il ne faut pas se figurer qu’il s’agisse de quelque chose d’extraordinaire. Je vois autour de moi quantité de gens qui, sans qu’ils s’en doutent, posent tous les jours des actes d’intérêts pour quelqu’un d’autre, un prochain : enfant, conjoint, collègue. Et la réciproque est vraie : qui n’a pas bénéficié dans sa vie, à l’une ou l’autre occasion, d’une oreille qui écoute, d’un coeur qui compatit ? Cela n’empêche pas qu’il puisse y avoir aussi, et dans les mêmes actes, de l’égoïsme exacerbé. Inextricablement, il y a de l’un et de l’autre, des forces de vie et de mort intimement mêlées. Cependant, au delà de la mort, il appartiendra à Dieu seul de séparer le bon grain de l’ivraie, et nous retrouverons avec étonnement tous les instants de nos vies où nous avons su sortir de nous-mêmes. Enfin, je dis merci à Dieu pour toi, ami lecteur, car j’ai écrit ce livre un peu pour moi, mais surtout pour toi ! J’ignore le regard que tu poses sur toi-même, en lisant ces lignes. Portant comme chacun le poids du quotidien et des ans, peut-être es-tu plein d’espérance, dans le bonheur d’horizons possibles ou de réussites accomplies. Peut-être au contraire sens-tu le malheur rôder aux alentours : le passé est vécu comme un échec et il n’est pas d’échappée. Comme chacun de nous, peut-être es-tu tour à tour dans l’un et l’autre sentiment à la fois. Or, du point de vue de l’éternité, tout cela est relatif. Certes, il est des vies plus ou moins réussies selon le seul critère qui vaille, leur poids d’amour. Mais, selon ce même critère et quelles que soient les apparences, aucune vie n’est un échec et aucune n’est en soi une victoire. L’amour, en effet, n’a pas de limite, il n’est jamais acquis, il n’est jamais pur. Nul ne peut dire ici-bas qu’il a parfaitement aimé. Nul ne peut dire, à l’inverse, que tout est perdu. Même pour ceux qui n’ont pas réussi à aimer, qui ont mal aimé, qui se sont préférés eux-mêmes au point de tuer l’autre, comme le bon larron, un instant de compassion pour l’autre, une exigence de justice, un ultime appel à l’infini de la miséricorde permettent d’accueillir l’amour de Dieu, toujours prêt à se donner. Aucune vie n’est parfaite, aucune n’est perdue, toutes sont sauvées.
Je suis près de toi, ami lecteur, car je suis désormais près du Dieu d’Amour. Je voudrais te faire comprendre que tu aimes, que tu peux aimer plus que tu ne le penses. Descends dans ton coeur, tu y trouveras la flamme d’Amour, celle qui cherche le bonheur des autres, celle qui donne le sens de la vie et de la mort. Sois sûr que nous nous retrouverons dans l’Eternité : celui qui aime ne meurt pas ! C’est un mystère incommensurable, mais je l’ai vécu et j’en ai vécu. Pour toi, ami lecteur, je veux donc confesser de toutes mes dernières forces que, quoiqu’il advienne, finalement, c’est toujours le Temps du plus grand Amour !
Soeur Emmanuelle par Coeur-et-Esprit
Sœur Emmanuelle, elle "déchirait" par lemondefr